L’entrepreneur schumpétérien

En s’appuyant sur l’histoire et l’actualité économiques, Schumpeter dresse le portrait d’un entrepreneur prompt à relever des défis, repoussant la routine pour aller contre l’ordre économique établi. Ce faisant, il instrumentalise l’entrepreneur pour expliquer la dynamique du capitalisme ou, selon ses dires, « l’évolution économique ».

L’entrepreneur est l’agent économique qui innove. Il n’est pas résolument certain de l’effet de sa trouvaille, mais elle peut devenir un moyen de lui conférer provisoirement (concurrence oblige) une position de monopole.

Voici ce que vous allez apprendre dans cet article consacré à présenter l’entrepreneur selon Schumpeter :

L’idéal-type de l’entrepreneur innovant

L’entrepreneur dans le modèle de Schumpeter est d’abord un type-idéal au sens de Max Weber. L’entrepreneur est celui qui introduit le changement en ne se conformant pas aux routines. Il agit en effet dans l’incertain. Seule une très faible partie de la population est capable de prendre des risques et de comprendre, parmi un nombre important d’invention, celles qui vont satisfaire le public et avoir de l’avenir.

L’entrepreneur est donc un joueur, il parie sur l’avenir. Il n’est donc pas un simple gestionnaire.

L’entrepreneur n’est pas celui qui découvre (l’inventeur), mais celui qui surmonte toutes les résistances liés aux habitudes, aux traditions, aux routines pour appliquer l’invention à l’échelle industrielle et transformer ainsi la réalité économique.

Tant qu’il bricole dans son garage, Ford n’est pas encore un entrepreneur, il le devient quand il fabrique le modèle T (innovation de produit) puis quand il introduit le convoyeur (innovation de procédé). Il cesse de l’être lorsque sa gestion devient routinière et qu’il perd alors des parts de marché à l’avantage de General Motors.

L’entrepreneur se distingue donc par ces traits de personnalité que nous ventent les succès stories : c’est un homme d’action et de décision, volontaire, que les obstacles ne découragent pas, qui n’hésite pas à affronter l’opinion majoritaire, sait prendre des initiatives, convaincre, imposer son autorité…

Pour qualifier les motivations qui pourraient sous-tendre le comportement de l’entrepreneur, François Perroux insiste dans son ouvrage Marx, Schumpeter, Keynes (1993) sur « la volonté de puissance, le goût sportif, de la nouvelle victoire à remporter, la joie de créer et de donner forme à ses conceptions ».

Les entrepreneurs sont des figures d’exception et par conséquent les innovations sont rares. En revanche, les imitateurs sont plus nombreux et lorsque l’innovation est rentable, ils contribuent à la diffuser.

Schumpeter note à cet égard que le processus d’imitation qui explique la diffusion de l’innovation en explique aussi la crise puisqu’il conduit des individus moins compétents à (sur) investir dans les branches en expansion au moment où l’on se rapproche de la saturation.

Un système favorable pour l’entrepreneur schumpétérien

Si de tels entrepreneurs sont caractéristiques du capitalisme, c’est que celui-ci a des propriétés favorables à leur apparition. En premier lieu, la création de monnaie (financement de l’investissement par les banques) fournit le pouvoir d’achat nécessaire au lancement de l’innovation par des agents qui sont à priori dépourvus au départ de capital.

Par ailleurs, les règles du système capitaliste vont sélectionner des individus dotés des propriétés requises : la propriété privée, la possibilité de protéger l’innovation par des brevets ou parfois des pratiques monopolistiques ménagent la possibilité de succès éclatant.

Ceux qui ne réussissent pas à s’adapter sont généralement éliminés, et surtout l’incertitude du jeu « tient en haleine » les entrepreneurs. Sélection et stimulation attirent des « parieurs » qui assureront l’innovation.

Le capitalisme « mine les institutions qui le protègent »

L’analyse de Schumpeter laisserait penser qu’il n une vision optimiste de l’avenir du capitalisme dans la mesure où il observe que le progrès technique favorise une élévation du niveau de vie dont bénéficie une grande majorité de la population y compris les ouvriers.

Pourtant Schumpeter Considère au contraire que le capitalisme est condamné, du lait même des transformations que sa dynamique, engendre. Parmi ces transformations, il y a notamment la concentration des entreprises et leur bureaucratisation.

Malgré les opportunités temporaires offertes dans les périodes d’innovations majeures où se créent de nouveaux marchés, la tendance de fond est a la concentration, du fait des économies d’échelle, mais aussi pour atteindre le seuil requis pour financer des investissements lourds dont la recherche et développement.

Or la domination des grandes entreprises annonce le déclin des entrepreneurs ; les managers, mus par une rationalité instrumentale au service de bureaucraties supplantent ces entrepreneurs tant valorisés par Schumpeter.

Surtout, le capitalisme est pour Schumpeter d’abord un état d’esprit, tin ensemble d’institutions, un système de valeurs. Or, c’est précisément cela qui se trouve remis en question, qu’il s’agisse de la famille, de l’entreprise privée, de certaines règles de comportement au sein du monde des affaires…

Parmi les vecteurs de la remise en question, il y a, pour Schumpeter, la classe des intellectuels, dont le nombre augmente avec le niveau de vie moyen qui remet en question l’économie de la libre entreprise et la recherchent du profit. Cette montée en puissance des managers au sein des grandes entreprises bureaucratisées et cet effritement des institutions et de l’idéologie protectrice du capitalisme ouvrent la voie au socialisme, qui sera un système médiocre mais viable.

Schumpeter ne croit pas à une rémission pour le capitalisme. Il aurait été plus favorable à l’exploration d’une troisième voie.

  • Lorsqu’un ensemble d’innovations s’est généralisé, il nourrit une phase de prospérité, jusqu’à ce qu’elle soit elle-même devenue une routine non susceptible de nouveaux progrès significatifs, et que de nouveaux entrepreneurs soient ainsi incités à ouvrir de nouvelles voies, l’exemple de plus hardis ouvrant la voie aux suivants (grappes d’innovation). Mais ceci déstabilise l’économie : concurrence ruinant les producteurs inadaptés, déflation résultant du remboursement du crédit nécessaire à l’innovation.

Une phase de « destruction créatrice » accompagne nécessairement la diffusion du changement, et l’incertitude qui règne en cette période arrête provisoirement l’apparition de nouveaux entrepreneurs.

  • Notons toutefois que pour Schumpeter, la dynamique du capitalisme conduit au crépuscule de l’entrepreneur : la bureaucratisation des entreprises et leur routinisation mettent en péril la capacité à produire de nouvelles innovations. A terme ; c’est l’existence même du capitalisme qui est remise en cause : celui-ci est victime de ses succès.
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