Les théories classiques de la croissance

Fondateurs de l’économie politique moderne, les auteurs classiques anglais ont aussi posé les premiers jalons d’une théorie de la croissance. Adam Smith (1776) et David Ricardo (1819) présentent tous deux la croissance économique comme résultant de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la quan- tité des instruments (« moyens de production produits », selon Smith) à la disposition des travailleurs.

L’augmentation de la richesse par tête provient de celle du capital par tête. Cependant, les classiques partagent une vision plutôt pessimiste du long terme : la croissance est destinée à disparaître progressivement, à s’annuler dans un « état stationnaire ». La raison à cela réside dans l’évolution de la répartition du revenu national induite par l’accumulation des facteurs.

Les facteurs sont au nombre de trois : le travail, le capital et la terre. Le travail est rémunéré par le salaire, qui ne peut être inférieur au niveau de subsistance et qui, lorsqu’il lui est supérieur, entraîne une expansion démographique.

Celle-ci à son tour détend la situation sur le marché du travail, ramenant le salaire à son niveau de subsistance : ce mécanisme de régulation par la démographie, qui est au centre de la théorie de Malthus, est aussi présent chez les autres auteurs classiques.

La terre est un facteur fixe (non sujet à accumulation), contrairement aux deux autres. Elle est donc source d’une rente pour ses propriétaires.

Plus précisément, Ricardo reprend la théorie de la rente différentielle développée par Malthus : le prix des grains est égal au coût de production sur les terres « marginales », les moins productives.

En effet, s’il lui est supérieur il est alors rentable de mettre en culture d’autres terres, moins productives encore, et s’il lui est inférieur, ces terres sont cultivées à perte et seront donc promptement abandonnées. La rente issue d’une terre est égale à la différence entre le coût de la production sur cette terre et le prix du marché, c’est-à-dire le coût de production sur la terre la moins productive.

Le capital est rémunéré par le profit, lequel apparaît comme un revenu résiduel : c’est la part du revenu national qui n’est pas captée par les travailleurs ni par les propriétaires fonciers.

Le profit constitue le motif de l’accumulation du capital : il doit dépasser un certain niveau (strictement positif) pour que les capitalistes décident d’investir. Le profit est aussi la source de l’investissement.

L’épargne, qui finance l’investissement, est essentiellement le fait des capitalistes, tandis que les salariés (astreints au minimum vital) et les propriétaires fonciers (portés sur la consommation de luxe correspondant à des activités improductives) consomment tout leur revenu.

L’accumulation du capital est ainsi représentée par les classiques comme résultant de l’investissement du surplus, de la fraction non consommée du produit.

La dynamique du système peut alors être résumée de la façon suivante. L’accumulation du capital entraîne une augmentation de la demande de main-d’œuvre.

Transitoirement, les salaires sont plus élevés, jusqu’à ce que l’ajustement s’opère par la démographie. Une quantité plus grande de travailleurs induit une demande plus grande de grains, qui justifie la mise en culture de nouvelles terres, moins productives que les anciennes : d’où une augmentation du prix des grains, donc de la rente foncière, et aussi du salaire nominal correspondant au minimum vital.

Salaires et rente s’accroissent alors, au détriment du profit qui diminue jusqu’à atteindre le niveau auquel cesse l’investissement. L’arrêt de l’accumulation du capital signe celui de la croissance démographique, et donc la stabilisation de l’ensemble du système économique : c’est l’état
stationnaire.

C’est là le schéma d’ensemble tel qu’il transparaît dans La Richesse des nations aussi bien que dans le Traité de l’économie politique et de l’impôt : un épuisement de la croissance économique dû à la décroissance des rendements marginaux dans l’agriculture.

Cependant, au-delà de ce modèle bouclé, un certain nombre de remarques et d’intuitions des auteurs classiques permettent d’anticiper un dépassement de la fatalité de l’état stationnaire.

Le premier de ces éléments est le chapitre bien connu qui ouvre La Richesse des nations, sur le thème de la division du travail. Smith, partant de l’exemple de la manufacture d’épingles, avance l’idée que la division du travail est une source de gains de productivité : par l’économie faite sur les temps de changement d’opération par un même individu, et surtout par l’augmentation de l’expertise qui naît de la spécialisation.

Il s’agit non seulement de l’habileté à mener une opération donnée, mais aussi de la capacité à inventer des techniques et des outils plus spécialisés et donc plus efficients. Ce n’est pas la seule division du travail au sein de l’entreprise qui est invoquée, mais aussi la division du travail entre firmes, liées par le marché, et qui a des conséquences similaires.

La division du travail verticale est également soulignée : des « philosophes » peuvent consacrer leurs efforts à améliorer les techniques de l’industrie.

De plus, l’intensité de la division du travail est déterminée par l’étendue du marché : une activité peut être d’autant plus divisée qu’elle emploie une quantité importante de main-d’œuvre, et celle-ci est déterminée par le volume de la production.

On peut alors boucler ce schéma : la productivité dépend de l’échelle de l’activité, qui elle-même dépend de la productivité (par le niveau du revenu qui en est issu). On a ainsi un cercle vertueux de croissance, qui annonce certains modèles plus récents de croissance.

Au passage, Smith intègre dans le stock de capital, aux côtés des équipements, les « habitudes acquises et utiles de tous les membres de la société », annonçant la notion moderne de capital humain.

Le progrès technique est donc présent dans la pensée des classiques, mais il reste cantonné dans une position périphérique. Il n’est pas intégré à l’analyse globale de la croissance et n’est pas invoqué pour éloigner la perspective de l’état stationnaire.

Ainsi Ricardo, dans le chapitre (tardivement ajouté au Traité) qu’il consacre au machinisme, ne s’intéresse qu’aux effets de celui-ci sur l’emploi. La machine est vue comme destructrice d’emploi, substituant le capital au travail, et non comme source de gains de productivité.

Ce sont donc les effets de court terme du progrès technique qui sont examinés et non les effets de long terme. Cela peut se comprendre par l’objectif que Ricardo donnait à ses réflexions théoriques : comprendre les conséquences des lois sur le blé, qui en restreignant les importations en Angleterre tendaient à augmenter la surface des terres cultivées, à augmenter la rente, et donc à réduire le profit. Ce désintérêt relatif pour le long terme est présent dans

l’ensemble de la démarche des classiques : le fait que Smith n’ait pas intégré son analyse de la division du travail à son schéma de croissance renvoie à ce même phénomène.

Les conclusions de Marx rejoignent celles des classiques.

La croissance économique n’est pas un phénomène durable. Mais l’analyse de Marx est sans doute plus riche sur ce thème que celle des classiques. D’une part, le déclin inéluctable de la croissance trouve son origine dans des rendements d’échelle

décroissants dans l’industrie (hausse de la « composition organique du capital ») et non dans l’agriculture. D’autre part, Marx identifie et analyse le progrès technique comme facteur de productivité. Mais celui-ci n’est pas suffisant pour contrecarrer l’épuisement de la croissance

Enfin, Marx met au premier plan le rôle des institutions politiques, sociales et économiques, et donc le rôle de l’histoire. C’est un thème sur lequel les théories récentes reviennent, même si c’est avec une optique différente (il ne s’agit plus de montrer le caractère provisoire du mode de production capitaliste).

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