Les théories de la valeur chez les classiques

Tous les économistes classiques s’accorde sur le fait que, la valeur d’un bien résulte du coût des facteurs de production nécessaire à la production de ce bien, en majeur partie le travail

Dans cet article nous analyserons les différentes théories de la valeur dans le courant classique (Adam Smith, David Ricardo, Jean Say, Karl Marx).

I. L théorie de la valeur chez Adam Smith

Dans La Richesse des nations, paru dix-sept ans aprés un ouvrage de philosophie (Théorie des sentiments moraux, 1759), l’ecossais Adam Smith commence par vanter les bienfaits de la division du travail qui permet  d’améliorer «la puissance productive» du travail (on parerlerait aujourd’hui de «productivité» du travail). Cette amélioration, qui a produit la séparation  des emplois et des métiers, tient à trois raisons : l’hyper-spécialisation de l’ouvrier  accroît son habileté dans une tâche très précise; l’individu gagne du temps en s’abstenant de passer d’une tâche à une autre; enfin, s’il est toujours occupé à la même tâche, il peut penser à inventer des machines.

Les obstacles à la division-du travail sont de deux ordres très difféients :  l’étroitesse du marché qui nuit à la spécialisation et l’abêtissement des travailleurs qui menace ceux qui s’adonnent à des tâches élémentaires.

Adam Smith distingue la «valeur d’usage» de la «valeur d’échange» : la première est liée à l’utilité ressentie par les individus (théorie subjective de la valeur) alors que la seconde nous indique la valeur relative des différents biens.

Certains biens sont dotés d’une forte valeur d’échange et d’une faible valeur d’usage (l’or) tandis que d’autres se caractérisent par une faible valeur d’échange et une forte valeur d’usage (l’eau). C’est le «paradoxe de 1a. valeur» que soulève Smith.

Cependant, il n’approfondit pas la question et s’intéresse exclusivement à la valeur d’échange en partant du principe que la division du travail est la source de l’enrichissement des nations et que les individus sont mus par un « penchant naturel » qui les porte à échanger pour satisfaire leurs besoins.

Il retient l’idée que la marchandise permet d’acheter du travail d’autrui et de s’éviter de la « peine » et de « l’embarras » et, oubliant le travail nécessaire à la production du bien, propose une théorie de la valeur travail commandé ou échangé.

II. la théorie de la valeur chez David Ricardo

Pour l’Anglais David Ricardo (1772-1823) les deux sources de la valeur échangeable résident dans Ja rareté et dans la quantité de travail nécessaire pour acquérir- « les choses ».

La rareté intervient pour définir la valeur des tableaux précieux, statues, livres et médailles rares, etc. mais ces objets ne forment qu’une très petite partie des marchandises échangées. En revanche, pour la plus grande partie des échanges, seule intervient la quantité de travail nécessaire pour les acquérir.

Seuls ces derniers objets, les biens reproductibles, intéressent l’économiste.

David Ricardo critique alors Adam Smith qui « après avoir défini avec précision la source primitive de toute valeur échangeable (…) parle de choses qui ont plus ou moins de valeur selon’qu’on peut les échanger contre plus ou moins de cette mesure ».

Il rejette la théorie smithienne en termes de « travail commandé » pour une théorie de la valeur travail incorporé. « La valeur d’une marchandise, ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s’échange, dépend de la quantité relative de travail nécessaire pour la produire et non de la rémunération plus ou moins forte accordée à l’ouvrier. »

D’autre part, alors que Smith différenciait la détermination de la valeur en distinguant les sociétés primitives (sans accumulation de capital) des sociétés avancées (avec accumulation de capital), Ricardo considère que toute société utilise du capital technique, aussi minime soit-il, et comme ce capital provient d’un travail passé, c’est la somme de ce travail (consacré à la production d’outils, de machines, de bâtiments,…) et du travail immédiat qui détermine la valeur des marchandises.

III. La rupture de Jean-Baptiste Say

À l’inverse de Smith et Ricardo, le Français Jean-Baptiste Say (1767-1832) avance que « la valeur de chaque chose est arbitraire et vague tant qu’elle n’est pas reconnue. Le possesseur de cette chose pourrait l’estimer très haut, sans en être plus riche.

Mais du moment que d’autres personnes consentent à donner en échange, pour l’acquérir, d’autres choses pourvues de valeur de leur côté, la quantité de ces dernières que l’on consent à donner est la mesure de la valeur de la première : car on consent à en donner d’autant plus, que celle-ci vaut davantage.

Cette faculté qu’ont certaines choses de pouvoir satisfaire aux divers besoins des hommes, qu’on me permette de la nommer utilité». Si l’air ou l’eau, choses utiles s’il en est, n’ont pas de valeur d’échange, c’est paradoxalement que leur valeur est si grande que, personne ne pouvant la payer, on les obtient pour lien.

Surtout, le recours à l’utilité conduit l’économiste à redéfinir le travail productif : tout’ce qui donne de l’utilité aux choses, et pas seulement le travail, mais aussi le capital qui concourt à la production, est productif. En affirmant que la richesse n’est pas seulement du travail accumulé, J.-B. Say rejette à la fois la conception physiocratique de la valeur (qui voyait dans la terre la source unique de la richesse) et la conception smithienne qui faisait jouer ce rôle au travail.

Désormais, productif signifie necessaire a la production . en ce sens J.-B. Say ouvre la voie aux conceptions néoclassiques et aux raisonnements en termes de fonctions de production. Cette conception de ce qui est productif invalide la distinction smithienne entre production de biens (qui est production de valeur) et production de services, qui ne l’est pas. Les producteurs de services contribuent également selon Say à la richesse puisque leur travail est utile à la société, « la production n’est point une création de matière, mais une création d’utilité ».

En définitive, « la contribution de Say est contenue dans la proposition que le coût des produits n’est autre que la valeur des services productifs consommés dans la production ; et que la valeur des services productifs n’est rien d’autre que la valeur de la marchandise qui en résulte ».

IV. la théorie de valeur chez Karl Marx

Karl Marx reprend la théorie de la valeur de Ricardo —c’est pour cela qu’il est parfois appelé le « dernier des classiques », quoique cette appellation fasse débat car Marx s’oppose sur d’autres choses aux classiques— en l’adaptant pour « coller » à son analyse du rapport de production dans le capitalisme. La valeur-travail chez Marx est plus restrictive encore que chez Ricardo.

Chez Ricardo la valeur d’un bien est déterminé par la quantité de travail nécessaire pour produire ce bien, incluant aussi le temps passé à construire les machines nécessaires à la production de ce bien.

Marx appelle ce temps de travail le travail concret (ou individuel). Mais il estime qu’il y un problème à faire de ce temps de travail la source de la valeur, car, écrit-il dans Le Capital, « Si la valeur de la marchandise est déterminée par le quantum de travail dépensé, plus un homme est paresseux ou inhabile, et plus sa marchandise a de la valeur, parce qu’il emploie plus de temps à sa fabrication ».

Ainsi Marx pense-t-il que la valeur d’un bien est déterminé uniquement par une fraction du travail total dépensé pour le produire, qu’il appelle le travail abstrait (ou social). C’est la quantité de travail socialement nécessaire, ie. nécessaire à la reproduction de la force de travail des prolétaires (c’est-à-dire juste de quoi manger et dormir). Marx parle du « temps de travail qu’il faut pour faire apparaitre une valeur d’usage quelconque dans les conditions de production normales d’une société donnée et avec le degré social moyen d’habilité des travailleurs ».

Pour Marx comme pour Ricardo, le capital fixe —les machines— n’est que du « travail incorporé », du travail mort. En effet toute machine est, à l’origine, issu du travail (élaboration et construction de la machine). Le capital ne créé donc aucune valeur propre.

Or, la valeur des biens créés par le prolétaire est supérieure à la valeur d’échange de son travail, puisque l’ouvrier n’est payé qu’au niveau socialement nécessaire. Le capitaliste le fait travailler plus longtemps que le temps socialement nécessaire, de façon à tirer une plus-value de son travail, soit la différence entre la valeur créé par le travailleur et son salaire. Marx dit qu’il « consomme la force de travail qu’il a acheté ».

Conclusion de l’historien allemand : le capitaliste extorque indûment une plus-value sur la richesse créé par le prolétaire, qui lui revient pourtant de droit : il ne peut le faire que parce qu’il est seul à posséder les moyens de production. Il y a donc un rapport d’exploitation. Et Marx de proposer le communisme pour en sortir.

Conclusion

On voit que malgré des nuances et des divergences dans les hypothèses, les classiques s’accordent tous sur un point : la valeur d’une chose est issue du travail et peut être mesurée objectivement. Mais cette hypothèse est très imparfaite. D’une part, elle n’explique pas pourquoi, par exemple, les émeraudes, qui sont plus rares que les diamants et demandent plus d’efforts pour être extraites, sont moins chères que ceux-ci. Si toute valeur ne provient que du travail, comment expliquer que dans certaines contrées himalayennes, on échangeait du sel (qui y était rare et indispensable) contre des saphirs, poids pour poids alors que le saphir semble infiniment plus précieux et difficile à extraire ?

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